«Picard» et «Picardie», espace linguistique et structures sociopolitiques1




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Serge Lusignan - Diane Gervais - août 2008

« Picard » et « Picardie », espace linguistique et structures sociopolitiques1

Depuis un siècle et plus, dit-on, un prix attend l’historien

ou le géographe qui pourra, sans défaut, définir les limites de la Picardie

Robert Fossier

Introduction : le cas de la Picardie et du picard

Robert Fossier a consacré une bonne partie de sa carrière à l’étude de l’histoire économique et sociale de la Picardie. Comme tous les historiens de sa génération, il considérait les données géographiques comme le point de départ incontournable de toute enquête historique. Sous ce rapport, il se trouvait mal servi par la Picardie. Tout au mieux pouvait-il trouver l’unité de cette région dans ses traits morphologiques : « limons au paysage sans clôtures, sous-sol où domine la craie, altitudes uniformes de plateaux bas que rompent d’amples vallées aux eaux presqu’immobiles, emprise des exigences de la terre » ; mais cet espace ne se laissait circonscrire par aucune frontière2. L’histoire n’était pas au rendez-vous : la Picardie n’a jamais formé une principauté féodale, elle ne fut jamais un bailliage royal, et la généralité qu’elle constitua aux Temps modernes eut des contours fluctuants. Comme l’écrit encore Robert Fossier : « une telle indécision, une telle confusion […] pourraient n’avoir qu’une explication : la Picardie n’existe pas »3.

La Picardie existe pourtant bel et bien. Pour les autorités françaises, elle forme une région administrative composée des départements de la Somme, de l’Aisne et de l’Oise, dont la capitale est Amiens. On ne peut être plus précis. Les linguistes, de leur côté, identifient tout aussi clairement un espace où l’on parle picard, un patois ou un dialecte du français, un idiome ; la terminologie est discutable. Les spécialistes circonscrivent cette aire linguistique de la façon suivante : à l’ouest elle est délimitée par la Manche, au sud par la Bresle, elle englobe plus à l’est une bonne partie du département de l’Oise en laissant de côté ses extrémités sud-est et sud-ouest, elle traverse ensuite le nord-ouest de l’Aisne et enserre tout le département du Nord et une partie de la province belge du Hainaut4. À nouveau, rien de plus clair. Mais les espaces administratif et linguistique picards ne se correspondent pas, loin sans faut. L’un et l’autre ne recoupent pas non plus la Picardie de Robert Fossier, lequel s’insurge de ce que les départements charcutent la Picardie en séparant Saint-Quentin de Péronne, Montreuil d’Abbeville, ou de ce que la région n’englobe ni Arras, ni Cambrai. Un retour à l’histoire des notions géographique de « Picardie » et linguistique de «picard » s’impose afin d’appréhender les raisons d’une telle confusion. L’une et l’autre notion ne peuvent être dissociées, même si nos intérêts de recherche se concentrent sur l’objet linguistique. Notre approche privilégiera l’histoire externe de la langue en nous inspirant des méthodes de la sociolinguistique historique.

Dans les pages qui suivent, nous allons tenter de retracer l’histoire de la délimitation géographique et linguistique du picard. Nous allons nous concentrer sur deux étapes déterminantes de cette histoire : le Moyen Âge et le XIXe siècle. La première correspond à la période d’apparition des notions de « Picardie » et de « picard », ainsi que de floraison d’une riche culture écrite vernaculaire en picard. Quant au XIXe siècle, il se caractérise comme la période d’extension progressive et planifiée du français langue nationale, qui, en contrepartie, fit se révéler les identités linguistiques régionales5. De notre point de vue, l’imposition du français et l’apparition du Félibrige sont les conséquences d’une même politique linguistique esquissée à la Révolution et parachevée au XXe siècle.

Nous posons comme hypothèse de recherche que depuis la fin de l’Antiquité, la diversification progressive du latin en une variété d’idiomes romans résulte des différentes structurations des populations, elles-mêmes conséquences d’expériences historiques d’ordre politique, religieux, social, économique ou culturel6. Au fil d’un millénaire et demi d’histoire, le roman apparaît comme un matériau linguistique tantôt découpé, tantôt ressoudé, au gré des habits distinctifs qu’ont pu vouloir revêtir les sociétés. Et cela, sans compter les contacts avec les autres langues, celtiques ou germaniques, très importants en France. Cette hypothèse laisse présager comme toujours possible qu’une forme du roman entre en concurrence avec une autre au point de la déstabiliser, de restreindre son usage, voire même de l’éradiquer, ou qu’une forme dominante se fragmente à nouveau. Au gré de l’expansion ou des reculs de chacune, on les appellera langue, dialecte ou patois. Le choix de l’un ou l’autre mot n’est jamais neutre et peut être sujet à controverse. Ces termes conservent une part d’ambiguïté car leur application se fonde à la fois sur les différences linguistiques observables, sur les représentations que se font les locuteurs de leur propre système linguistique, et sur la perception qu’en ont ceux qui l’observent de l’extérieur7. C’est dans cette perspective de la mouvance perpétuelle du matériau linguistique que nous voudrions poursuivre cette histoire du picard remplie d’embûches.

La difficulté de notre sujet tient entre autres à l’asymétrie entre le picard médiéval et le picard du XIXe siècle. Certes, il existe un dénominateur commun suffisant entre les deux pour justifier qu’on les considère dans la continuité. Séparés dans le temps, les deux systèmes linguistiques partagent un espace géographique commun d’implantation. Mais surtout, les traits linguistiques distinctifs du picard médiéval se retrouvent pour la plupart dans le picard moderne. Il reste qu’en tant qu’objet d’étude, les deux présentent des caractères qui les opposent presque. Le picard médiéval participe à un système linguistique écrit commun au pays d’oïl et à l’Angleterre. Ce qu’il est convenu d’appeler les différentes scriptae, anglo-normande, picarde, centrale, lorraine et wallonne, pour citer les plus importantes, partagent un important fonds linguistique commun. On pourrait en citer pour preuve la circulation facile et continue des mêmes œuvres littéraires transcrites au fil du temps dans les différentes scriptae. Indéniablement, ces régions forment un seul espace linguistique que la suite de l’histoire justifie d’appeler par commodité, le français. Pour leur part, les sources médiévales connaissaient trois mots différents pour le désigner : « franceis » en Angleterre, « roman » et « françois » sur le continent. Il faut rappeler également que ces scriptae sont apparues selon une chronologie bien différenciée. Le premier modèle de représentation graphique du français a été mis au point en Angleterre au début du XIIe siècle. On voit ensuite apparaître les scriptae lorraine, picarde et wallonne entre la toute fin du XIIe siècle et le début du XIIIe siècle8. Quant à la scripta centrale, elle n’émerge qu’après les années 1250. Le large fonds commun partagé par toutes s’explique à notre avis par les emprunts entre scriptae et par le modèle latin qui les inspire toutes9. À l’opposé, le picard du XIXe siècle se caractérise comme une langue principalement parlée, et accessoirement écrite. Il se distingue encore du picard médiéval par le fait que les représentations que l’on s’en fait à cette époque, le situent dans une opposition au français, en le considérant comme un patois par rapport à une langue.

I. Retour aux sources médiévales

1. L’origine médiévale de « picard » et de « Picardie » : une réalité géographique et linguistique

Parmi les toponymes qui découpent la Belgique seconde telle que racontée par Jules César, il faut noter l’absence de la Picardie. Si la région de Beauvais était habitée à l’époque par les Bellovaques, celle d’Arras par les Atrébates, et ainsi de suite, la région d’Amiens l’était par les Ambiens. Les termes « picard » et « Picardie » se distinguent par le fait qu’ils ne nous viennent pas de l’Antiquité ; ils sont beaucoup plus récents. Leur première occurrence dans l’histoire est associée à un certain Guillaume le Picard, mort à la première Croisade, en 1098, dont, pour le reste, on ignore tout10. Après cette date, les sources médiévales restent silencieuses pour plus d’un siècle.

Les occurrences de « picard » et « Picardie » commencent à se multiplier à partir des premières décennies du XIIIe siècle dans des sources toutes reliées de près ou de loin à l’Université de Paris naissante. Avant d’entreprendre leur survol, fixons en le terminus post quem. Entre 1219 et 1226, Jacques de Vitry rédigea son Historia occidentalis qui contient une description assez caricaturale des traits de caractère nationaux des écoliers parisiens. Il énumère tour à tour les défauts des Anglais, des Français, des Allemands, des Normands, des Poitevins, des Bourguignons, des Bretons, des Lombards, des Romains, des Siciliens, des Brabançons et des Flamands. Des Picards, il n’est point fait mention, même si Jacques de Vitry avait fréquenté Paris au début du siècle et qu’il était familier avec le nord du royaume11.

Le premier témoignage du XIIIe siècle sur les Picards nous vient de Mathieu Paris. Celui-ci semble avoir toujours vécu au monastère de Saint-Albans, en Angleterre, où il termina sa chronique en 1235. À propos de l’année 1229, il rappelle les actes de violence impliquant des étudiants, qui ont conduit à la première grève de l’Université. Il en désigne les responsables comme étant : de partibus conterminis Flandriae, quos vulgariter Picardos appellamus12. Nous devons à Barthélemy l’Anglais qui étudia à Paris vers 1220-1230, la première description un peu précise de la Picardie dans son De proprietatibus rerum qu’il termina vers 1240. Le livre XV de son ouvrage, consacré à la géographie, décrit une grande diversité de régions selon l’ordre alphabétique des toponymes. Il présente la Picardie comme une province de la Gaule belge. Elle comprend les villes de Beauvais, Amiens, Arras, Thérouanne et Tournai, et elle s’étend depuis le Rhin jusqu’à la mer. Elle se subdivise en deux : la haute Picardie qui jouxte la France, et la basse qui touche la Flandre et le Brabant. Il note comme dernière caractéristique que ses habitants parlent un « idiomatis grossi magis aliarum Galliae nationum », une langue plus rude que celle des autres nations de France13.

À ces témoignages, on peut ajouter celui de Roger Bacon qui fréquenta également les écoles parisiennes. À la fin des années 1260, il écrit dans son Opus majus que : « les idiomes d’une même langue varient selon les gens, ainsi qu’il arrive en français qui varie de façon idiomatique chez les Français proprement dits, les Picards, les Normands et les Bourguignons ». Il ajoute, un peu plus loin, cette remarque que ne récuserait pas un sociolinguiste moderne : « les Picards, qui sont les voisins des vrais Français, sont tellement différents par leurs mœurs et par leur langue, qu’on est surpris de constater une telle différence à si peu de distance »14.

Mathieu Paris et Barthélemy l’Anglais s’entendent pour situer la Picardie entre l’Île de France et la Flandre. On est plus perplexe quant à sa limite orientale déterminée par le Rhin, proposée par le second. On retiendra surtout que dès le début, les sources associent la Picardie et le singulier français (lingua gallicana, écrit Bacon) que parlent ses habitants. Langue et territoire contribuent également à la définition de la Picardie. Rappelons, pour conclure, que l’apparition de « picard » se produit tout aussi tardivement dans les chansons de geste. Jean-Charles Herbin note : « on sait que le mot « picard » n’est pas très ancien, au moins à l’écrit, puisqu’il apparaît vers 1230, mais qu’il est déjà bien implanté vers le milieu du XIIIe siècle »15.

2. La nation universitaire picarde ou la grande Picardie

À la même époque, « Picardie » s’apprête à revêtir un nouveau sens avec la nation picarde de l’Université de Paris, alors en gestation. Les sources universitaires font une première allusion au regroupement des étudiants en nation dès 1222 : une bulle d’Honorius III interdit alors aux étudiants de désigner en fonction de leur nation d’origine un responsable chargé de les venger des injustices dont ils s’estimeraient les victimes. Un peu plus tard, en 1249, on mit fin au conflit par un accord écrit entre la nation de France et les trois autres nations de la faculté des arts, à propos de l’élection du recteur. La charte en question porte le sceau des quatre nations16. Bien que le nom des trois autres nations ne soit pas précisé, il n’y a pas de raison de douter qu’il s’agissait des nations anglaise, normande et picarde. Par la suite, les documents concernant la nation des Picards surabondent17.

L’intérêt que présente la nation picarde pour notre propos tient à son ressort géographique, sur lequel nous sommes très bien informés. Dès leur arrivée à la faculté des Arts de l’Université de Paris, les étudiants devaient se joindre à une nation dont le choix était déterminé par leur diocèse d’origine. La nation picarde semble s’être montrée souvent sourcilleuse quant au respect de ses prérogatives à ce sujet. En 1266, un conflit l’opposa à la nation de France à propos d’un étudiant du diocèse de Beauvais qui voulait subir son examen sous l’autorité de cette dernière18. Mais, le conflit le plus révélateur fut celui qui l’opposa à la nation anglaise entre 1356 et 1358. Jean de Mast, un étudiant originaire de Geertruidenberg sur la rive gauche de la Meuse, dans la région située entre Bois-le-Duc et Dordrecht, se réclamait de la nation d’Angleterre. La nation picarde soutenait que la Meuse déterminait la ligne de démarcation septentrionale entre son ressort et celui de la nation anglaise, alors que cette dernière revendiquait la juridiction sur les terres appartenant au comté de Hollande sur les deux rives du fleuve19. Après plusieurs rebondissements, l’affaire se conclut par un accord stipulant que la nation picarde avait juridiction sur les étudiants originaires des diocèses de Beauvais, Noyon, Amiens, Laon, Thérouanne, Arras, Cambrai, Tournai, d’une partie très substantielle du diocèse de Liège et de l’extrémité sud du diocèse d’Utrecht située sur la rive gauche de la Meuse. La nation picarde couvrait un territoire considérablement plus étendu que la Picardie telle que définie par Barthélemy l’Anglais, allant du Beauvaisis jusqu’au sud des Pays-Bas actuels.

Le découpage géographique de la nation picarde n’est pas sans soulever des interrogations. On peut partager les quatre nations de l’Université de Paris en deux catégories : d’une part, deux nations englobant de très vastes ensembles territoriaux européens, soit la nation de France, qui accueillait les étudiants venant de tous les pays de langue romane, et la nation d’Angleterre composée des étudiants des îles Britanniques ainsi que des pays germaniques et slaves ; d’autre part, les nations de Normandie et de Picardie aux contours beaucoup plus restreints. Les frontières de la nation normande étaient délimitées par les six diocèses normands qui formaient la province ecclésiastique de Rouen, laquelle correspondait approximativement au territoire de la Normandie. Quant à la nation picarde, sa délimitation semble en porte-à-faux par rapport aux frontières ecclésiastiques et laïques de l’époque. Elle retenait seulement huit des douze diocèses de la province de Reims (excluant le diocèse de Reims lui-même, ainsi que ceux de Châlons, Soissons et Senlis), et une partie seulement des diocèse de Liège (province de Trêves) et d’Utrecht (province de Cologne). Les frontières laïques ne semblent guère mieux respectées : le territoire de la nation s’étendait en France et dans l’Empire, et il regroupait des terres du domaine royal et des principautés dont il ne respectait pas toujours les frontières, comme on l’a vu dans le conflit avec la nation anglaise qui revendiquait l’ensemble du comté de Hollande comme faisant partie de son ressort. On peut s’interroger à bon droit sur ce qui donnait son unité à la nation picarde.

La question est d’autant pertinente que des nations picardes ont existé dans au moins deux autres universités. La mieux connue est celle de l’Université d’Orléans. L’institution comptait dix nations : France, Allemagne, Lorraine, Bourgogne, Champagne, Picardie, Normandie, Touraine, Aquitaine et Écosse20. On ne dispose d’aucune source qui précise les frontières de la nation picarde d’Orléans avant le milieu du XVe siècle21. Tout laisse croire qu’elles suivaient jusque là le tracé parisien22. À compter du XIIIe siècle, l’Université d’Orléans était en quelque sorte la faculté de droit de l’Université de Paris où l’enseignement du droit romain était interdit depuis 121923. L’Université de Bologne comptait également, parmi ses quatorze nations, une nation picarde, mais celle-ci n’incluait pas les Flamands qui faisaient partie de la nation d’Allemagne24. Jusqu’à la fondation de l’Université de Cologne, en 1388, et de l’Université de Louvain, en 1425, Paris, Orléans et, plus accessoirement, Bologne, furent les lieux habituels de formation supérieure des hommes venant du Beauvaisis jusqu’au comté de Flandre et au duché de Brabant25. On sait que le niveau de scolarisation des habitants de ces régions était relativement élevé au Moyen Âge26. Quelques études ont montré le rôle déterminant de la formation universitaire, surtout en droit, dans l’ascension sociale que représentait pour plusieurs l’entrée au service d’un prince ou d’une ville dans des fonctions administratives importantes27. Paul Trio a mis en évidence l’existence de confréries des anciens de l’Université de Paris, à Ypres, Douai et peut-être Lille. Il a également étudié les initiatives en vue de créer des bourses d’études universitaires de la part d’institutions religieuses, des villes elles-mêmes ou d’influents personnages du Nord28. Toutes ces initiatives sont à mettre en relation avec l’histoire de la nation picarde de l’Université de Paris.

La nation picarde se distinguait par l’hétérogénéité linguistique de ses étudiants et de ses maîtres. À Paris comme à Orléans, elle était la seule à regrouper des gens de langue maternelle romane et germanique. Certes le latin était la langue de l’enseignement et des études, mais peut-on imaginer que la langue vernaculaire fût complètement exclue de la communication entre les étudiants29 ? Sans s’étaler sur la question, rappelons que Michael Richter a bien montré que plus les circonstances de la communication étaient informelles, plus les clercs avaient tendance à abandonner le latin au profit du vernaculaire30. On peut également citer quelques auteurs médiévaux ou du XVIe siècle, qui reconnaissaient à l’Université de Paris un rôle déterminant dans la diffusion de la langue française auprès des étrangers. Citons ce qu’écrivait à ce titre Claude Fauchet, en 1581, dans son Recueil de l’origine de la langue et poesie françoise :

L’Université de Paris alors presque unique pour la Théologie, estoit encore tres-fameuses en toutes autres sciences : lesquelles invitoyent les estrangers à y venir apprendre les lettres Latines, & par consequent quelques traits de la langue Françoise31.

La remarque de Claude Fauchet nous invite à nous interroger sur la proportion d’étudiants flamands qui fréquentaient la nation picarde et sur l’impact que leur séjour à Paris a pu avoir sur leur apprentissage de la langue française. Tous les historiens qui ont tenté des études démographiques de la population estudiantine de Paris se sont heurtés à la pauvreté des sources ; on ne dispose d’aucun matricule pour la période médiévale. Le seul coin du voile que l’on puisse soulever pour entrevoir la situation nous est fourni par les rotuli du XIVe siècle ; il s’agit de listes de maîtres et d’étudiants qu’on acheminait auprès du Saint Siège en vue de leur obtenir un bénéfice ecclésiastique qui leur assure un revenu suffisant pour poursuivre leurs études. Ces listes nous livrent des séries de noms de personnes et le diocèse d’origine de chacune.

Une première liste de membres de la nation picarde date de 1335. On y relève 10 étudiants venant des diocèses français, contre 17 des diocèses bilingues ou flamand32. Le second rotulus, beaucoup plus important, fut adressé par l’Université de Paris au pape Urbain V, le 27 novembre 1362. Il présente l’intérêt de regrouper les noms par nation33. Voici comment se répartissent les membres de la nation picarde selon leur diocèse d’origine.

Rotulus de 1362

Répartition des postulants de la nation picarde

Diocèse

Nombre de postulants

Pourcentage

Beauvais

3

1,6

Noyon

9

4,8

Laon

9

4,8

Amiens

15

8,0

Arras

14

7,4

Thérouanne

20

10,6

Tournai

48

25,5

Cambrai

22

11,7

Liège

42

22,4

Utrecht34

6

3,2

Total

188

100

Ce tableau suscite plusieurs commentaires. Le premier est qu’à l’exception de celui d’Utrecht, tous les diocèses encadrant les régions de langue flamande avaient leur siège épiscopal en pays d’oïl. Ces diocèses qui s’étendaient en pays flamand étaient : Thérouanne, Tournai, Cambrai, et Liège. Avec le diocèse d’Utrecht, ils contribuaient pour 73,4% des demandeurs de bénéfices de la nation. Certes, on ne peut établir la proportion relative de Français et de Flamands dans ce groupe. Soulignons tout de même que le diocèse de Thérouanne n’incluait aucune ville importante dans sa partie française, alors que dans sa partie flamande, se trouvaient Ypres, Dunkerque, Nieuport et Saint-Omer qui était à cheval sur la frontière linguistique35. Tournai incluait deux villes françaises importantes, Tournai et Lille, alors que du côté flamand, se trouvaient les deux villes les plus peuplées du Nord, Gand et Bruges, auxquelles s’ajoutaient l’Écluse et Courtrai36. Dans le diocèse de Cambrai, on comptait d’une part Mons, et de l’autre Bruxelles, Anvers, Malines et Audenarde. Seul Liège regroupait davantage de villes françaises avec la cité épiscopale elle-même, Namur, Huy et Dinant, alors que Louvain était la seule ville flamande d’importance. Ces données laissent croire que Français et Flamands se retrouvaient en proportion comparable au sein de la nation picarde au milieu du XIVe siècle. Un événement capital de l’histoire de l’Église semble renforcer cette conclusion. Quelques années plus tard, en 1378, une fracture profonde divisa l’Église entre ceux qui appuyaient le nouveau pape de Rome, Urbain VI, ou son rival avignonnais Clément VII, élu peu après. Ce fut le début du grand schisme en Occident. L’Angleterre se rangea du côté du premier, la France du côté du second. Jusqu’à l’arrivée des ducs de Bourgogne, la Flandre et le Brabant se montrèrent de fidèles urbanistes, même si leurs évêques français favorisaient le pape d’Avignon. Le diocèse de Liège pencha également pour le parti urbaniste, alors que le Hainaut demeura plutôt neutre37. L’Université de Paris prit évidemment position et chacune de ses composantes dut se prononcer dès 1379. Le pape d’Avignon reçut l’allégeance des nations de France et de Normandie, ainsi que des facultés de théologie, de droit et de médecine. En revanche, les nations d’Angleterre et de Picardie accordèrent leur fidélité au pape de Rome38. L’incident laisse croire qu’à ce moment précis les gens de langue flamande étaient peut-être plus nombreux que les Français au sein de la nation. Un dernier rotulus en date de 1414-1415, atteste du déclin des étudiants flamands à Paris : on compte 103 noms venant des diocèses strictement français, contre 101, des diocèses bilingues39.

Derrière le paravent du latin, la nation des Picards fut sans doute un lieu de contact soutenu entre le français et le flamand. Cette situation pouvait représenter un avantage certain pour les clercs flamands pour qui la maîtrise du français allait s’avérer essentielle pour remplir des fonctions administratives au service des pouvoirs laïcs princiers et urbains de Flandre40. On peut s’interroger sur la scripta du français utilisée au sein de la nation picarde. Les données sur la question sont rarissimes. Il existe un seul document en français recopié dans les cartulaires universitaires parisiens. Il s’agit du serment de défendre les privilèges de l’Université que le prévôt de Paris devait prêter annuellement. On date le document des années 1250. Dans l’un des deux cartulaires médiévaux qui le conservent, il est transcrit en français central ; dans l’autre, vraisemblablement de la nation picarde, le texte comporte plusieurs traits picards signalés par les éditeurs41. Son titre même dans le cartulaire, exceptionnellement en français, se lit : « Le serment ke li prevos jure a le Université ». L’examen révèle même quelques traits orthographiques picards dans des actes latins de ce cartulaire. Par exemple, une lettre du pape Grégoire IX adressée à Louis IX qualifie le roi de karissimo (au lieu de carissimo) et désigne Guillaume d’Auxerre comme Willermum (au lieu de Guillermum). Carl Theodor Gossen a déjà souligné cette possibilité que des traits de l’orthographe picarde se retrouvent en latin42.
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