Il y a de nombreuses années, nous intéressant aux théories anarchistes, nous lisions le «Que-sais-je ?» consacré par Henry Arvon à




НазваниеIl y a de nombreuses années, nous intéressant aux théories anarchistes, nous lisions le «Que-sais-je ?» consacré par Henry Arvon à
страница1/51
Дата конвертации15.02.2013
Размер2.01 Mb.
ТипДокументы
  1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   51

Introduction



Il y a de nombreuses années, nous intéressant aux théories anarchistes, nous lisions le « Que-sais-je ? » consacré par Henry Arvon à l’Anarchisme 1. Cet ouvrage comporte une présentation des théoriciens de l’anarchisme et cite, comme le premier d’entre eux, William Godwin. Celui-ci est représenté, de manière assez péjorative, comme un rationaliste absolu, dont la vie même aurait été un démenti à des théories trop abstraites. Ce portrait était, d’une certaine manière, resté pour nous en réserve. L’accès à l’œuvre de Godwin était alors pratiquement impossible. Il l’est d’ailleurs demeuré, du moins en langue française. D’autres engagements paraissaient plus urgent que de se pencher sur cette œuvre.

Depuis cette époque, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Des murs, aussi, se sont trouvés détruits, ce qui a fait naître et s’éteindre de nombreux espoirs. Avec la chute d’un système communiste autoritaire, l’idée même de révolution est apparue soudainement caduque, entraînant du même coup un certain scepticisme envers toute idée de changement politique. On a parlé alors de « fin de l’histoire » et beaucoup, brûlant ce qu’ils avaient adoré et « jetant le bébé avec l’eau du bain », ont considéré que le système actuellement en place, se réclamant de la démocratie, mais aussi du libre-marché, était indépassable. On nous présente comme inéluctable un état de fait dans lequel l’économie a pris la place d’une religion aux dogmes de laquelle il n’est pas possible de s’opposer, sous peine de ridicule ou « d’utopisme » et dont les « lois » ont pris le statut de lois divines, ou naturelles. Or, nous pensons au contraire qu’elles ne sont qu’une des constructions possibles de l’esprit humain et que ce que celui-ci a construit, il peut aussi le détruire pour bâtir un système qui respecte mieux les deux impératifs que sont la justice et la liberté. Ainsi que l’écrit un auteur contemporain :

« La mélancolie n’est intraitable, en matière politique, que chez ceux qui veulent conserver les règles du jeu telles qu’elles sont : le capitalisme triomphant sur le mode du libéralisme échevelé, emballé. Certes, pour ceux-là, l’intérêt consiste à avancer cette idée qu’il n’existe plus qu’un immense mouvement planétaire auquel nous n’avons pas la possibilité de nous soustraire. Sur ce principe, l’État universel a de beaux jours devant lui et, sans esprit de résistance opposée, le totalitarisme d’une pensée uniformisée, d’une économie monothéiste et l’achèvement de l’histoire finiront par imposer rapidement leur loi réalisant de la sorte une dictature sans pareil dans le passé. » 2

Cependant, il ne nous semble pas possible de négliger le fait que se développe aujourd’hui ce que la République prétendait précisément éliminer lorsqu’elle affirmait viser à établir la justice, à savoir un contraste grandissant entre la grande pauvreté, pour un grand nombre, et l’accumulation croissante des richesses, et par conséquent du pouvoir, aux mains d’une minorité. Ce fait brut pose, en soi, question quant à la survie d’un système qui pérennise ainsi l’injustice et permet donc, au moins, de s’interroger à propos des théories qui le sous tendent. On peut penser que la chute de l’Empire romain a été en partie provoquée par l’accroissement du nombre des esclaves, et il n’est peut-être pas impossible de comparer, sous certains aspects, le sort de ceux qu’on nomme aujourd’hui « exclus », quelle que soit la nature de cette exclusion, au sort des esclaves antiques. Comme eux, ils sont condamnés à une vie sur laquelle ils n’ont aucune prise ; comme eux, leur destin semble tracé d’avance, écrit par des « lois » qu’on prétend incontournables.

Est-il possible de vivre sans projet, et sans projet qui dépasse sa vie individuelle, sans projection vers un avenir qu’on sait ne pas devoir connaître ? Est-il possible de vivre, contraint au seul souci du lendemain, et du lendemain immédiat, dans l’incertitude quant à savoir si le jour à venir ne sera pas le jour de sa mort, ou de celle des êtres qui nous sont les plus proches ? Peut-on ignorer que c’est la condition d’une grande partie des habitants de cette planète ? La misère et l’injustice sont, par elles-mêmes, source de déséquilibre ; ceux qui en sont les victimes en viendront tôt ou tard à ruiner un système qui les favorise ou les autorise. Ce que l’on sait aujourd’hui, c’est qu’il n’est pas sûr, contrairement à ce que certains croyants en la Révolution affirmaient il y a peu, que ces révoltes annoncent une évolution inéluctable vers le progrès.

Nous poserons l’hypothèse qu’aucune vie humaine ne peut faire l’économie d’un projet politique et que ce projet politique doit placer au premier plan, et de manière indissociable, la justice et la liberté, quels que soient les sens que l’on accorde à ces deux termes. C’est d’ailleurs peut-être à propos de ces sens que les malentendus et les divergences peuvent surgir. D’une manière générale, c’est le sujet de la philosophie politique. Ces deux concepts de liberté et de justice, dans leur caractère indissociable, sont aussi à la base de toute théorie anarchiste et, à ce titre, l’anarchisme nous paraît avoir sa place dans la philosophie politique.

La plupart des auteurs qui se penchent sur ces deux thèmes ne font que rarement allusion aux théories anarchistes et identifient la philosophie politique à une philosophie de l’État. Hors de la sphère proprement anarchiste, rares sont les auteurs contemporains qui prêtent une attention compréhensive aux théories anarchistes. Parmi ceux-ci, nous pensons à Michel Onfray, dans l’ouvrage que nous venons de citer et, plus ancien, d’Albert Camus dans L’Homme révolté (dont la parution remonte, rappelons-le, à 1951). Nous pourrions aussi citer Simone Weil qui, comme Camus3 partagea un temps le combat des anarcho-syndicalistes sur lequel elle porta un regard critique.

Même Otfried Höffe, dans son travail La Justice politique 4, dont la deuxième partie est intitulé « Pour une critique de l’anarchisme » nous paraît avoir de celui-ci une vision assez sommaire. Son argumentation repose surtout sur l’ouvrage de Burke, A Vindication of Natural Society : or a View of the Unseries and Evils Arising to Mankind from Every Species of Artificial Society, ouvrage qui nous semble plutôt (et les publications ultérieures de Burke iraient dans ce sens) pouvoir annoncer les actuelles théories libertariennes dont Nozik, auquel Höffe se réfère à tort comme l’un des penseurs actuels de l’anarchisme, est un des représentants les plus modérées et les plus sérieux. Or il nous semble, et nous tenterons de le montrer, que libertarisme et anarchisme s’opposent en ce que le premier soumet la justice à la liberté alors que pour le second l’un et l’autre sont indissociablement liés et relèvent du même moment. Notons aussi que, curieusement, Höffe classe Marx et Engels dans la lignée anarchiste.

Pourtant les questions posées par de nombreux auteurs ne sont peut-être pas si éloignées qu’il y paraît de celle des penseurs anarchistes, et nous songeons à deux penseurs dont l’optique est très différente, Hannah Arendt (qui accorde une place particulière et authentiquement politique aux conseils ouvriers dans La condition de l’homme moderne) et Jürgen Habermas pour qui la tradition anarchiste a permis à la « sphère publique plébéienne » de survivre « souterrainement »5. Les réponses données ou les pistes indiquées par les penseurs libertaires sont différentes de celles de ces deux auteurs, mais il n’est pas impossible que certains points puissent se recouper. Nous pensons surtout, plus généralement, que les préoccupations des penseurs anarchistes sont, dans les grandes lignes, assez proches des préoccupations fondamentales des penseurs politiques, même si les réponses diffèrent.

Si les années 70 ont vu la réédition de plusieurs « classiques » anarchistes, notamment Bakounine, Kropotkine et, dans une moindre mesure Proudhon, cet engouement est quelque peu retombé. Par ailleurs, seules des éditions un peu marginales ont fait écho aux développements contemporains de la pensée libertaire.

Dans tout cela, William Godwin est resté singulièrement absent et les seules allusions qui soient faites à son œuvre sont probablement le fruit d’une lecture de seconde main.6 L’anniversaire de la Révolution française a vu la réédition des Réflexions sur la Révolution de France de Burke et des Droits de l’homme de Thomas Paine, deux ouvrages certes fondamentaux qui servent respectivement de référence à la pensée conservatrice et à la pensée républicaine. Mais l’Enquête sur la justice politique, l’ouvrage majeur de Godwin est toujours introuvable dans les librairies françaises 7 et il faut savoir gré à Frédéric Worms d’en avoir cité des passages dans son recueil Droits de l’homme et philosophie 8

Nous soutiendrons ici l’hypothèse, évidemment discutable, que William Godwin, reprenant et renforçant certaines lignes force des philosophes des Lumières (et particulièrement de Diderot) a bien posé les bases philosophiques d’une politique anarchiste. D’une part la suppression souhaitable de l’État n’est envisagée, dans cette optique, que comme la restauration d’un véritable espace politique que celui-ci aurait jusque là occulté. D’autre part la condamnation des inégalités dans la propriété privée (qui revient à la condamnation de cette propriété sous les formes qu’elle a prises) prend son sens véritable dans la subordination du domaine économique au domaine politique. La richesse et la pauvreté sont condamnables parce qu’elles empêchent les êtres humains de participer également à la communauté humaine.


Concernant un auteur peu connu comme William Godwin, il nous a semblé nécessaire de fournir une traduction aussi exacte et complète que possible de son œuvre majeure, l’Enquête sur la justice politique (une traduction complète aurait dépassé nos possibilités). En effet, la seule traduction existante, celle de Benjamin Constant 9, même si elle offre l’avantage d’un texte parfois plus élégant (mais souvent moins incisif) que le texte original, lui amène souvent des distorsions importantes. Outre que Constant n’a que peu tenu compte des modifications intervenues dans la seconde édition (il passe ainsi presque complètement sous silence tout ce qui concerne la propriété) et a ignoré la troisième, il a réorganisé l’ensemble de l’ouvrage selon un ordre qui peut paraître plus logique que celui de Godwin mais qui, nous semble-t-il, en trahit quelque peu l’esprit. Toutefois, cette édition a été pour nous d’une aide précieuse, par l’introduction de Burton. R. Pollin, qui a joint également au texte les différents commentaires qu’en a fait Constant, dans lesquels celui-ci se montre très critique à l’égard de Godwin et qui permettent de bien comprendre son enthousiasme initial et son désaccord ultérieur.

À mesure que nous avancions dans notre travail, il nous a semblé utile de joindre à cette traduction celle de deux chapitres des Thoughts on Man et d’un chapitre des Essays never before Published, œuvres ultérieures et moins connues de Godwin. Nous pensons ainsi mieux pouvoir rendre compte de la richesse et de la complexité de la pensée de notre auteur. Ces diverses traductions n’auraient pas été possibles sans l’aide de Mme Denise Berthaud qui a bien voulu les relire et leur apporter les corrections nécessaires, nous évitant ainsi nombre de contresens et nous faisant part de ses nombreuses suggestions.

Nous avons souhaité également débuter ce travail par une brève biographie de Godwin, que nous avons qualifiée d’imaginaire, pensant ainsi être fidèle à l’esprit de notre auteur, soucieux des changements constants qu’apporte la vie et dont, nous semble-t-il, l’intention fondamentale n’était pas d’imposer des idées, mais de questionner sans cesse, et de se questionner. Nous chercherons alors, pour reprendre le concept utilisé par Alain Pessin10, « l’image » de Godwin, tant celle qu’en ont donné ses adversaires, d’un monstre assoiffé de sang, que celle du « compagnon ». Cette « image », avec évidemment des nuances importantes, nous semble présenter des similitudes avec celle des autres figures de l’anarchisme. Au reste, comme nous tenterons de le montrer, cette vie par elle-même nous paraît avoir des implications philosophiques.

Nous commenterons ensuite les passages traduits en essayant d’en dégager les sources et surtout les implications. Nous insérerons ce commentaire dans une analyse rapide des ouvrages philosophiques de Godwin auxquels nous avons pu avoir accès. À regret, nous ne ferons qu’évoquer son œuvre romanesque qui cependant, à travers ce que nous avons pu en connaître, nous paraît présenter un intérêt intrinsèque. Nous ne ferons également qu’une brève allusion aux travaux proprement politiques de Godwin qui concernent des événements ponctuels.

Puis nous tenterons de dégager ce qui nous paraît les lignes fortes de cette œuvre : une conception originale de la raison, des sentiments et des liens qui les unissent. Bien sur, nous accorderons une place importante aux conceptions politiques et sociales de Godwin qui débouchent sur une conception particulière des rapports entre individu et société, voire de l’individu lui-même. De même examinerons-nous les rapports entre le corps et l’esprit, en particulier à travers les conceptions godwinienne de l’éducation. Nous aboutirons ainsi à ce qui nous paraît le fil conducteur de toute la pensée de Godwin, l’idée de vie et de flux.

Nous rechercherons quels liens et divergences nous pouvons supposer entre la pensée de Godwin et celle d’autres philosophes et nous regarderons en amont du côté de Spinoza et de Diderot et en aval du côté de Nietzsche et surtout des penseurs anarchistes ultérieurs, jusqu’à certains penseurs contemporains.

Enfin nous livrerons quelques réflexions personnelles que nous ont inspiré la lecture de Godwin et nous tenterons de dégager les lignes forces de ce peut être, à notre avis, une philosophie anarchiste, tant dans ses implications politiques que dans la conception globale de la vie humaine qu’elle suppose.

Dans sa préface à l’Enquête sur la Justice politique, Godwin écrivait :

« Si les principes pour lesquels (ce livre) a été écrit sont sans fondement solide, ils ont peu de chance d’obtenir plus qu’un engouement temporaire ; et ce travail est mal conçu pour répondre à une attente temporaire. S’ils sont fondés, au contraire, sur l’immuable vérité, il est hautement probable, pour ne pas dire plus, qu’ils prendront un jour un ascendant décisif. En ce cas, le but d’une telle recherche est d’adoucir l’évolution et d’amener ceux qui sont éclairés à sympathiser avec les justes revendications des opprimés et des humbles. »

Nous ferons l’hypothèse que la première supposition n’est pas justifiée. Godwin, pensons-nous, s’inscrit bien dans la philosophie de son temps, et les questions qu’il pose sont pertinentes ; elles sont implicites chez ses prédécesseurs et ses contemporains et surgissent de manière récurrente, chez ceux qui lui ont succédé.


  1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   51

Добавить в свой блог или на сайт

Похожие:

Il y a de nombreuses années, nous intéressant aux théories anarchistes, nous lisions le «Que-sais-je ?» consacré par Henry Arvon à iconNous sommes aujourd'hui 6,1 milliards sur terre. Nous serons 12 milliards à la fin du siècle. 20% des terriens consumment 80% des ressources. Si nous vivions tous selon

Il y a de nombreuses années, nous intéressant aux théories anarchistes, nous lisions le «Que-sais-je ?» consacré par Henry Arvon à iconVeille media
«S’ils trouvent encore quelque chose, nous dirons : ce sont les Romains qui ont commis le génocide nous n’étions pas ici à cette...

Il y a de nombreuses années, nous intéressant aux théories anarchistes, nous lisions le «Que-sais-je ?» consacré par Henry Arvon à iconSaint Aygulf, le 08/07/11 Roche
«chaos theory and organization» de Thietart et Forgues (1995), ont posé les bases de cette analogie. Dans cette étude, nous proposons...

Il y a de nombreuses années, nous intéressant aux théories anarchistes, nous lisions le «Que-sais-je ?» consacré par Henry Arvon à iconVoici arrivée l'échéance du 1er juillet, celle de la Grande Arnaque de la libéralisation des tarifs de l'électricité et du gaz en France
Nous disons non à la fin des tarifs réglementés de l'électricité et du gaz et nous appelons au boycott de toutes les propositions...

Il y a de nombreuses années, nous intéressant aux théories anarchistes, nous lisions le «Que-sais-je ?» consacré par Henry Arvon à iconConstructions du stress, psychologisation du social et rapport au public
«Travail dans la fonction publique» que l’équipe de recherche remercie vivement. Cela a permis notamment le financement de la retranscription...

Il y a de nombreuses années, nous intéressant aux théories anarchistes, nous lisions le «Que-sais-je ?» consacré par Henry Arvon à iconN. B. Un exemplaire signé par le directeur de laboratoire doit parvenir par courrier postal
«surveys» couvrant plusieurs années. Plusieurs de ces thèmes de recherche devraient déboucher à terme sur des applications plus pratiques...

Il y a de nombreuses années, nous intéressant aux théories anarchistes, nous lisions le «Que-sais-je ?» consacré par Henry Arvon à iconNous autres, modernes. Quatre leçons

Il y a de nombreuses années, nous intéressant aux théories anarchistes, nous lisions le «Que-sais-je ?» consacré par Henry Arvon à iconReading
«Nous, au village, aussi …»; the recent and rapid rise of the polar à racines’

Il y a de nombreuses années, nous intéressant aux théories anarchistes, nous lisions le «Que-sais-je ?» consacré par Henry Arvon à iconInbred strains of rats \par \qc Updated April 9, 1998. \par \qj Michael F. W. Festing \par For the committee on Genetic Nomenclature of the Rat: \par T. J. Gill

Il y a de nombreuses années, nous intéressant aux théories anarchistes, nous lisions le «Que-sais-je ?» consacré par Henry Arvon à iconPour introduire cette réplique virulente, berçons-nous de ce poème musical
«comment est-ce possible que l’on puisse encore faire de telles gammes sur Léopold II ?»


Разместите кнопку на своём сайте:
lib.convdocs.org


База данных защищена авторским правом ©lib.convdocs.org 2012
обратиться к администрации
lib.convdocs.org
Главная страница