«Picard» et «Picardie», espace linguistique et structures sociopolitiques1




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3. La Picardie des villes et des princes : l’aire géographique de la scripta picarde

Les considérations qui précèdent nous invitent à revenir sur ce que fut l’aire de la scripta picarde au Moyen Âge. Nous nous limiterons à son usage par les autorités publiques, cette approche fournissant des données plus sûres que les œuvres littéraires quant à la géographie et à la chronologie. Ayant déjà publié plusieurs analyses de la question, nous nous permettrons de résumer brièvement nos conclusions43. La scripta picarde est, avec la lorraine et l’anglo-normande, la première à avoir été utilisée pour la rédaction des chartes : quatre des documents français les plus anciens datent d’autour des années 1200 et comportent des traits picards44. Par la suite, la scripta picarde est d’un usage généralisé dans les chancelleries du Nord. Au niveau des administrations communales urbaines, on la retrouve dans toutes les villes de langue d’oïl depuis Beauvais jusqu’à la frontière linguistique du flamand. Au-delà, la situation est plus complexe. Il faut rappeler que si cette frontière est restée à peu près la même depuis le Moyen Âge sur le territoire de la Belgique actuelle, en France elle descendait beaucoup plus au sud vers Boulogne, suivait grosso modo vers l’est le cours de la Lys, et contournait par le nord la région de Lille, Roubaix et Tourcoing45. Les villes les plus au sud du domaine flamand, comme Calais ou Saint-Omer, passèrent du latin au picard, mais plus tardivement que leurs consœurs françaises, entre 1270 et 128046. Plus au nord, les villes flamandes, petites ou grandes, comme Bruges ou Gand, adoptèrent définitivement le flamand à la même époque47. Une seule ville importante fit exception : Ypres. Les actes de l’échevinage sont écrits dans la scripta picarde, à partir du milieu du XIIIe siècle, et dans les comptes, celle-ci remplace complètement le latin à partir de 1285. Cette pratique se poursuivit presque sans interruption jusqu’en 1380, alors qu’à cette date le flamand s’y substitua48. Cette singularité tient au fait qu’Ypres fut toujours dominée par la grande bourgeoisie commerçante, alors que dans les autres villes de langue flamande, les gens de métier occupaient le plus souvent le devant de la scène politique. Il reste que toutes les villes flamandes utilisaient le picard à titre de langue seconde écrite lorsqu’il s’agissait de communiquer avec le comte de Flandre ou le roi de France, et avec l’Angleterre, leur grand partenaire économique.

Les grands princes du Nord contribuèrent pour beaucoup à la diffusion de la scripta picarde et à son expansion en pays flamand. Les actes les plus anciens des comtes de Flandre sont en latin, mais à partir de 1250 on voit apparaître quelques actes picards. La scripta picarde domine ensuite complètement à partir des années 1270. Les actes des comtes Guy (de 1278-1305) et Robert de Dampierre (de 1305-1322) sont très fortement marqués de traits picards. Nous croyons cependant remarquer une certaine diminution de ces traits dans les actes de leurs successeurs Louis de Nevers (1322-1346) et Louis de Male (1346-1384). Ces comtes n’utilisèrent que très exceptionnellement le flamand, à la seule exception de Louis de Male qui régna de 1346 à 1384. Son cartulaire, qui malheureusement ne couvre que les années 1349 à 1358, montre la très nette prédominance du flamand à sa chancellerie durant cette période. Le pourcentage des actes en flamand progresse de 50%, en 1349, à 70%, en 1357 et 1358, avec un sommet à 78% en 1356. Pour leur part, les comtes de Hainaut restèrent fidèles à la scripta picarde depuis la seconde moitié du XIIIe siècle jusqu’au tout début du règne de Jacqueline de Bavière (1417-1433)49. Enfin, les ducs de Brabant empruntèrent à leur tour celle-ci, mais dans des proportions beaucoup plus modestes et pour une période plus courte. Sous les ducs Jean Ier et Jean II, soit de 1268 à 1312, 70% des chartes sont en latin, 25% en picard et 5% en flamand. Durant les trois premières décennies du XIVe siècle, le latin, le picard et le flamand se partagent le terrain linguistique de façon à peu près égale, mais à partir du milieu du XIVe siècle le flamand l’emporte et l’usage du picard se résorbe.

L’usage de la scripta picarde comme forme dominante du français écrit du Beauvaisis à la Flandre et au Brabant durant deux siècles, régresse à un rythme variable selon les instances d’écriture, à partir de la fin du XIVe siècle. La première onde de choc se produisit avec l’arrivée des ducs de Bourgogne. Fils, puis oncle du roi de France, comme Philippe le Hardi et Jean sans Peur aiment le rappeler dans le protocole de leurs chartes, leur chancellerie imposa la scripta centrale dans les principautés tombant sous leur autorité. Le sort de la Flandre se joua en deux temps avec le mariage de Marguerite de Male, héritière du comté, avec Philippe le Hardi, en 1369, lequel devint comte de Flandre en titre après le décès de son beau-père, Louis de Male, en 1382. On note que les actes écrits à la fin du règne de ce dernier sont dans un français de plus en plus neutre. Les traits picards disparurent définitivement de la chancellerie de Flandre avec l’arrivée au pouvoir de Philippe le Hardi. La même évolution linguistique se produisit en Hainaut avec la mainmise progressive sur le duché par Philippe le Bon, qui trouva son accomplissement en 1433 avec le décès de Jacqueline de Bavière. Seul le Brabant sut protéger sa spécificité linguistique. Lorsque Philippe le Bon établit définitivement son pourvoir sur le duché, en 1433, les habitants imposèrent au duc qu’il crée en leur faveur une chancellerie propre où le flamand serait de règle50.

Au niveau des administrations communales urbaines, la régression de la scripta picarde semble se faire de façon asymétrique selon qu’il s’agisse des villes flamandes ou françaises. Une enquête en cours en vue de repérer des actes tardifs écrits en français par les grandes villes flamandes de Gand et Bruges nous laisse croire qu’elles abandonnèrent le picard au profit du français parisien avec l’arrivée des ducs de Bourgogne51. Au contraire, les villes de langue française semblent rester attachées beaucoup plus longtemps au picard. Une étude encore inédite réalisée avec Stéphanie Brazeau, à partir de chirographes de la ville de Douai, montre que la scripta picarde resta bien vivante jusque vers 1410 ; de 1415 à 1470, elle régressa progressivement au profit de la scripta centrale, et à partir de 1475, il ne reste plus que quelques traits picards dans des chirographes écrits, sinon, dans le français commun de la fin du Moyen Âge. Ce profil de l’évolution du picard semble se vérifier dans d’autres sources urbaines.

Au terme de ce survol de la géographie de l’aire de la scripta picarde, un constat surprenant s’impose : l’espace linguistique correspond assez bien à l’aire de recrutement de la nation picarde52. Cette relative similitude des frontières se révèle de façon particulièrement frappante dans l’espace délimité aujourd’hui par le département de l’Oise. Ce domaine était découpé au Moyen Âge par les diocèses de Senlis, Soissons, Beauvais et Noyon. Une étude parue récemment, dans laquelle nous poursuivons une enquête sur les sources médiévales de cette région, révèle que l’on écrivait dans la scripta centrale sur le territoire des deux premiers diocèses et dans la picarde dans les deux autres53. On peut s’interroger sur les raisons du maintien du picard dans ces deux diocèses face au français central. La chose est d’autant surprenante que partout ailleurs au XIVe siècle en pays d’oïl, on note une unification assez poussée du français selon le modèle de la scripta centrale. Les liens économiques et sociaux très intenses entre Paris et les villes du Nord, bien illustrés par une carte publiée récemment par Boris Boves, entraînaient une circulation soutenue des hommes54. Cela aurait dû normalement provoquer un amenuisement des écarts entre les deux scriptae ; dans la réalité, il n’en fut rien. Même les régions les plus intimement en lien avec l’administration centrale, pensons à Amiens siège d’un bailliage royal important, échappèrent à l’expansion du français royal durant tout le XIVe siècle. En effet, à l’aube du XVe siècle, les comptes de la ville demeurent fortement marqués de traits picards55.

Ces considérations sur la langue d’écriture et la formation universitaire posent la question de ce qui pouvait donner son unité à ces régions a première vue si disparates. Pour répondre à cette interrogation, il faudrait examiner s’il n’a pas existé aux XIIIe et XIVe siècles un sentiment d’appartenance à une même culture urbaine, partagé par les bourgeois des villes depuis Beauvais jusqu’à Bruges, Gand et même Bruxelles. Les travaux historiques dans cette direction en sont encore à leurs premiers balbutiements56. On pourrait valider l’hypothèse en suivant deux directions. La première serait d’ordre économique. Toutes ces villes étaient de grands centres de productions textiles réputées jusqu’en Allemagne et en Italie. Une part importante de leurs matières premières était la laine brute importée d’Angleterre. Elles tenaient leur richesse de cette production et de sa commercialisation au niveau international. Sur cette industrie, se greffaient dans la région d’Amiens des cultures importantes de la guède dont la ville faisait un important commerce. Pour protéger et faciliter leurs activités aux foires de Champagne et du Lendit, les villes du Nord s’étaient regroupées dans une hanse appelée « hanse des XVII villes ». Trois listes médiévales révèlent que malgré son nom, la hanse regroupait vingt-et-une agglomérations57. Il s’agit des principales villes drapières depuis Beauvais, au sud, jusqu’à Bruges, Gand et Ypres, au nord. La seconde direction serait d’ordre juridique. Les mêmes villes commerçantes partageaient un mode de gouvernement communal semblable qui faisait de la bourgeoisie des acteurs politiques de premier plan. Une recherche en cours révèle qu’aux XIIIe et XIVe siècles, les villes regroupées dans la hanse des XVII villes favorisaient le picard écrit comme langue première ou seconde d’écriture, et qu’elles ont généralement préféré le chirographe à la charte scellée comme mode de preuve écrite des transactions entre les particuliers. Ces chirographes étaient normalement rédigés sous l’autorité des échevins de la ville58. Il faudrait également considérer l’institution du chef de sens, qui amenait les plus petites villes d’une région à s’en référer à une voisine plus importante pour l’interprétation de leurs droits. Il arrivait même que les plus grandes se consultent sur cette même base59. Ce sont quelques pistes de recherche qui permettraient de dégager les facteurs qui donnèrent son unité à cet espace de l’Europe du Nord-ouest où la scripta picarde se montra florissant pendant deux siècles.

4. La Picardie du roi : une nouvelle entité administrative née au milieu du XIVe siècle

Avant de conclure sur le sens de « Picardie » au Moyen Âge, il faut rappeler que le terme fait irruption dans les sources de l’administration royale à partir de 134060. Le plus souvent, il est associé avec « Gascogne » pour désigner les deux grandes régions qui sont le théâtre des guerres avec l’Angleterre. Une lettre de rémission de 1347 précise que le bénéficiaire a servi le roi dans ses guerres en Flandre, en Picardie et à Tournai61. D’autres lettres confirment avec celle-ci que la Picardie était distincte de la Flandre. Une charte fait allusion aux gens qui vont de « Paris à Beauvez et es parties de Picardie »62. Ainsi, la Picardie désignerait le territoire entre le comté épiscopal de Beauvais et le comté de Flandre.

Une charte se distingue par cette singulière désignation de la réalité géographique qui nous intéresse. Il s’agit de la confirmation en 1350 d’une rémission accordée par Charles de Montmorency, capitaine général : « sur les frontières de Flandres et de la mer en toute la langue picarde »63. Au cours de la première moitié du XIVe siècle, il devint courant que les sources administratives royales distinguent à l’intérieur de la France les pays de Languedoc et ceux de Langue d’oïl. Le mot « Languedoc » était apparu lui-même à la toute fin du XIIIe et son utilisation se répandit rapidement par la suite64. À l’occasion de son étude sur la question, Philippe Contamine cite ce document royal qui parle des : « gens d’armes de France et de Picardie et d’autres Langue d’oïl ‘ayant servi’ es parties de la Langue d’oc »65. Peut-on lire dans ces sources datant du règne de Philippe VI une velléité de concevoir le territoire de la France selon une tripartition en Languedoc, Langue d’oïl et Langue picarde ? Il est impossible de trancher sans l’appui de sources supplémentaires. Nous ne connaissons qu’un seul autre document où la Picardie est singularisée par sa langue. Il s’agit d’une trêve conclue entre la France et l’Angleterre à Leulinghen en 1383. Celle-ci s’appliquait entre autres : « en toute la paiis et Langue de Picardie et en toute la paiis de Flandre »66.

Conclusion

Au terme de cette étude sur « picard » et « Picardie » au Moyen Âge, nous pouvons tirer le bilan suivant. Les deux termes ne deviennent d’un usage courant qu’à compter du début du XIIIe siècle. Utilisés pour caractériser une population, ils associent intimement son origine géographique et sa façon de parler ou d’écrire le français. L’étendue spatiale de la Picardie reste cependant variable. Nous avons distingué une grande Picardie, définie par les frontières de la nation du même nom, des universités de Paris et d’Orléans, qui s’étendait depuis le Beauvaisis jusqu’à la Flandre, le Brabant et l’évêché de Liège. Cet espace correspondait d’assez près à l’aire dans laquelle les autorités publiques ont emprunté la scripta picarde à titre de langue première ou seconde au cours des XIIIe et XIVe siècles. Cette Picardie se caractérise en même temps comme la zone la plus densément urbanisée d’Europe, avec l’Italie du Nord, qui tirait sa prospérité de la production textile et du commerce international67. Parmi les principautés qui dominaient ces régions, le Hainaut et le Brabant étaient situées à l’extérieur du royaume, en terre d’Empire. Quant à la Flandre, elle fut toujours partagée entre sa fidélité à son suzerain, le roi de France, et ses intérêts économiques qui reposaient sur la bonne entente avec l’Angleterre68. C’est pourquoi nous avons été tentés de désigner la grande Picardie où l’on a écrit en picard, comme la Picardie des villes et des princes. Parallèlement, il existait une Picardie plus étroite dont les frontières demeurent beaucoup moins précises. Sa plus ancienne description nous vient de Barthélemy l’Anglais qui la situe d’est en ouest entre le Rhin et la mer, et du nord au sud entre Flandre et Brabant, et la France, entendons grosso modo l’Île-de-France. Cette Picardie devint une référence courante dans les sources royales à partir des années 1340. Sans que son territoire ne soit clairement délimité, on comprend qu’elle s’étendait entre le Beauvaisis et la Flandre. Nous l’avons appelée la Picardie du roi. Son étendue était de beaucoup plus restreinte que celle de la Picardie linguistique qui, à l’oral, incluait le Beauvaisis et s’étendait au nord jusqu’à la frontière du flamand, et à l’écrit, s’avançait loin en Flandre flamingante et dans le Brabant.

La mémoire de la diversité de la notion de Picardie fut entretenue aux Temps modernes par les grands érudits de la France septentrionale. Le dossier des sources que nous avons utilisées se trouve déjà rassemblé en bonne partie dans l’article « Picardia » du Du Cange69. Parmi les autres travaux de l’époque, rappelons que l’abbé Carlier envisageait, en 1753, une tripartition linguistique de la France en langue d’oc, langue d’oïl et langue picarde, sur la base de la charte royale de 1350 que nous avons citée70. L’hypothèse fut toutefois rejetée par dom Grenier, un autre auteur de référence lorsqu’on aborde cette littérature d’érudition71. Ces érudits alimentèrent la réflexion sur l’identité locale et ses rapports à la nation, qui fut un thème dominant de la pensée culturelle au XIXe siècle. Ils leur transmettaient l’image d’une Picardie à géométrie variable, une Picardie qui se présentait comme une cote mal taillée.

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