«Picard» et «Picardie», espace linguistique et structures sociopolitiques1




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II. Le XIXe siècle et la mémoire picarde

La conception de la langue comme composante essentielle du politique est une création de la période révolutionnaire. Après la « langue du droit », vint la « langue du peuple »72. Davantage que l’édit de Villers-Cotteret, qui ne concernait que l’idiome du pouvoir administratif et judiciaire, l’enquête de l’Abbé Grégoire et la politique linguistique qui en émergea fonda la nouvelle ère du lien indissociable entre une nation et sa langue. Grégoire établissait une distinction significative entre les « dialectes » de France. Il distinguait ceux des frontières, qui suscitaient la crainte de « relations dangereuses » avec l’ennemi, des « jargons », qui constituaient autant de barrières au commerce et aux relations sociales à l’intérieur du territoire73. Le rôle de l’idéologie réduisant au statut de « patois » toutes les pratiques linguistiques autres que le français devenait central ; ce qui eut pour conséquence que : « des langues comme l’occitan ou le breton [furent] indistinctement dévalorisées avec les dialectes de l’ensemble d’oïl »74. C’est à l’ombre de ce dogme républicain que se développa la dialectologie, celle des petites patries comme celle qui éclot dans le cercle restreint de l’Université75. La distinction patois et langue nationale se constitua en paradigme incontournable. Celui-ci triompha dans la grande Histoire de la langue française de Ferdinand Brunot qui conclut par cette phrase son premier tome sur le français médiéval : « une monarchie linguistique se constituera au-dessus des dialectes vaincus et déchus. Il y aura désormais une langue française comme une France »76. On comprend que les formes régionales de la langue d’oïl, à l’époque toujours bien vivantes, se trouvèrent confrontés d’une manière singulière à la question du français national. Bien qu’elles puissent tirer une certaine valorisation de leur parenté avec la langue de la nation, en même temps elles se trouvaient dévalorisés, comme une corruption de celle-ci. Dans ce débat autour de la langue nationale, le picard occupait une situation assez particulière, celle du plus noble des vieux dialectes régionaux d’oïl.

Le XIXe siècle fut celui de l’affirmation des intérêts nationaux et, partant, de la tendance à la marginalisation et à la dévalorisation du particulier. Tous les régimes successifs se sentirent concernés par la consolidation de la nation. En revanche, le romantisme, apparu en France au début du XIXe siècle, préconisait le retour aux valeurs singulières, à la primauté du sujet, de ses émotions, et des particularismes. Il s’affirmait comme un refus du rationalisme égalisateur du siècle des Lumières, qui avait donné ses fondements idéologiques à la Révolution. Une tension traversa de ce fait le siècle entre le national, produit de l’esprit humain et du politique, et le local vu comme émanation de la nature. Dans la construction du récit fondateur de la nation, cette tension trouva sa résolution dans une conception de l’histoire locale au service de l’histoire nationale. D’un ensemble de pièces détachées, on tirerait le récit de l’unité et de la grandeur de la France77.

Comme ailleurs dans l’Hexagone au XIXe siècle, la partie septentrionale de la France vit se multiplier les sociétés savantes, les lieux de rencontre et les organes de publication des érudits locaux qui se consacraient à l’étude du passé de leur région. Ces sociétés, dont les travaux se développaient parfois en lien avec des organismes nationaux établis à Paris, se montrèrent perméables aux idées politiques qui agitaient la France, autant qu’aux courants culturels qui se succédèrent. Leur attention se porta d’abord sur les témoins les plus visibles du passé de leur région, les monuments, édifices et autres objets d’art. Progressivement, et toujours au titre de monuments de l’histoire du passé national, les patois locaux devinrent objet de leur curiosité.

Au fil du siècle, à l’intérieur de la zone considérée picarde par les linguistes actuels, on vit se multiplier les travaux sur les « patois » locaux, que tous n’appelaient pas le picard. Celui-ci connut des appellations différentes selon les régions. Comme partout, son étude était portée essentiellement par la volonté de conservation de ce patrimoine qu’on estimait en voie de disparition. Curieusement, quelle que soit la période dans le siècle, l’urgence de ce recueil apparaissait immédiate aux érudits – rares au début toutefois – qui s’y intéressèrent. Mais il n’était pas facile à certains de se départir des préjugés tenant à leur statut de classe privilégiée et conservatrice ; le picard souffrit comme tous les patois du mépris des esprits bien-pensants. En même temps cependant, on aimait se rappeler qu’au Moyen Âge, période historique à la mode, s’il en fut une à l’époque, le picard avait été le medium d’éclosion de grandes œuvres de la littérature française78. Certains estimaient même qu’il pouvait rivaliser sur ce point avec l’occitan des troubadours et qu’il pouvait trouver sa place dans l’histoire littéraire et linguistique nationale. Son étude se compliquait par ailleurs par le fait que son aire d’implantation avait connu une grande variété d’expériences historiques et politiques. Sans refaire cette histoire complexe, rappelons quelques faits. Une ville comme Valenciennes avait fait partie du Hainaut au même titre que d’autres villes belges. Étant depuis le haut Moyen Âge située en terre d’Empire, elle ne finit par intégrer la France qu’en 1678. Lille s’était toujours trouvée pour sa part dans le royaume, mais son destin avait suivi celui du comté de Flandre ; elle ne devint véritablement française que par le traité d’Aix-la-Chapelle, en 1668. Entre temps, toute cette région avait connu la domination bourguignonne à la fin du Moyen Âge, avant de faire partie des Pays-Bas espagnols jusqu’au milieu du XVIIe siècle. À l’opposé, Amiens et tout ce qui forme aujourd’hui la région de Picardie faisait partie depuis le Moyen Âge du domaine royal et vivait sous l’autorité de plus en plus centralisatrice de Paris. À l’aube du XIXe siècle, des régions du domaine picard appartenaient à la France depuis de nombreux siècles, alors que pour d’autres, ce lien ne datait que d’un siècle et demi. Ajoutons à cela qu’en 1830, les régions avec lesquelles les terres du Nord partageaient une longue histoire formèrent le royaume de Belgique79. Tous ces facteurs expliquent la lecture plurielle du fait linguistique picard qu’ont pu faire les érudits du XIXe siècle. Nous voudrions donc en terminant cette étude évoquer quelques points de vue exprimés dans des travaux érudits réalisés à Valenciennes, Lille et Amiens, excluant le champ de la littérature dialectale, objet de nombreuses études. Nous espérons que ce survol bref et incomplet soit suffisant pour mettre en perspective notre propos.

1. Valenciennes 

1. 1. « L’invention » du Rouchi

En 1812, le Valenciennois Gabriel Antoine Hécart publia pour la première fois quelques mots de vocabulaire rouchi dans le Journal central des académies dont il était rédacteur80. En dépit des critiques qui lui furent adressés localement81, cette étude connut deux rééditions successives, largement augmentées, dont la dernière parut en 1834, sous l’égide de la Société des Antiquaires de Paris dont il était membre, et qui l’avait vivement encouragé à poursuivre ses travaux. Hécart bénéficia de la collaboration de certains érudits, écrivains distingués ou instituteurs, qui fournirent des listes de mots recueillis dans les environs. Outre ces apports, il utilisa le « petit vocabulaire » de M. Blanchart, instituteur de St-Rémi-Chaussée, paru en 182382. Les dictionnaires historiques français rattachent à Hécart l’apparition, en 1812, du mot rouchi, dont l’origine serait « inconnue »83. Le lexique d’Hécart était en grande partie tiré du « langage usuel du peuple ». C’est lors des dernières éditions qu’il le compléta de citations tirées de corpus qu’il avait constitués lui-même84. L’on peut donc supposer que le terme « rouchi » passa en français écrit avec cette première étude du langage parlé dans la région de Valenciennes.

Arthur Dinaux, autre éminent érudit de Valenciennes, publia un élogieux compte-rendu de ce « dictionnaire raisonné » du rouchi. Les termes de sa présentation de l’ouvrage laissent entrevoir toutefois l’ambivalence de l’époque à l’égard des patois :

Nous avons donc à peu près une langue à nous ; devons-nous nous en glorifier ? Devons-nous nous en humilier ? Est-ce par défaut de civilisation que le rouchi, comme le breton, s’est perpétué dans le pays ? […] Les dieux et les rois s’en vont et le vieux patois rouchi aussi ; il n’y a guère à Valenciennes que certains quartiers privilégiés où quelques bons bourgeois le parlent encore avec toute sa pureté classique et primitive. C’est pour en prévenir l’anéantissement total de ce qui nous en reste, que M. Hécart, homme d’étude et d’observation […] a heureusement jugé convenable et utile de rassembler en corps d’ouvrage les débris de notre patois, conservés jusqu’ici par la tradition orale et populaire85.

En somme, le dictionnaire d’Hécart consacrait la reconnaissance du rouchi défini comme : « le patois parlé dans le pays dont Valenciennes peut être considérée comme le centre ». Ce patois partageait un important fonds commun avec « l’ancien français », était proche du picard et s’était « ressenti de plusieurs voisinages » : Allemagne, Flandre, Belgique ; même les croisades y auraient laissé quelques traces.

Ce qui nous importe ici, c’est qu’avant la mise en œuvre de ce recueil de mots de vocabulaire, il n’existait pas de mise en écrit du rouchi, aucun ouvrage n’ayant été publié auparavant dans cet idiome aux dires de l’auteur86. Le rouchi, qui survivait vaille que vaille par transmission orale, fut transposé à l’écrit à de simples fins de sauvetage. Le dictionnaire d’Hécart construisait de toutes pièces la forme écrite du parler identitaire de son coin de pays, ce qui constituait selon Fishman une véritable entreprise de codification87. Prenant soin de le distinguer du picard, Hécart faisait en quelque sorte l’éloge de sa différence. Son lexique fixa et consacra pour les générations futures l’appellation rouchi comme patois propre des habitants de la région de Valenciennes.

1.2. Une aire septentrionale tournée vers la Belgique

Arthur Dinaux reprit à son tour la question du français de Valenciennes. Sa démarche suivait le chemin inverse de celle d’Hécart. Son ambition était de construire une représentation de la langue romane du Nord en tant que « berceau du français » et lieu de mémoire prestigieux, outrepassant les frontières nationales, afin de lui restituer son unité et sa grandeur. Dans toute son œuvre, il fait fi de la frontière entre la France septentrionale et la Belgique, qui, à ses yeux, partageaient un même héritage linguistique. En 1829, il lança un journal, L’écho de la frontière, et une revue savante Archives historiques et littéraires du Nord de la France et du midi de la Belgique, complétée d’un Bulletin bibliographique. Il publia également au cours de la décennie suivante une vaste anthologie de textes littéraires médiévaux illustrant le riche passé du français du Nord : Trouvères, jongleurs et ménestrels du Nord de la France et du Midi de la Belgique. Il en fit paraître quatre tomes : I. Les trouvères cambrésiens, en 1837 ; II. Les trouvères de la Flandre et du Tournaisis, en 1839 ; III. Les trouvères artésiens, en 1843 ; IV. Les trouvères brabançons, hainuyers, liégeois et namurois, en 1863. Son projet initial entendait couvrir le territoire allant de la Somme jusqu’aux « cantons où la langue française cesse d’être comprise »88. Peut-être son décès, en 1864, explique-t-il l’absence d’un tome sur la Picardie.

L’idée de départ de cette anthologie n’était pas de lui ; Dinaux répondait au vœu exprimé au congrès scientifique de Douai, de 1835, de voir les sociétés savantes faire l’histoire des trouvères du nord de la France. En ces temps là, les érudits étaient éminemment soucieux de renverser l’image négative de leur région taxée de barbarie et d’inculture, et s’insurgeaient contre la valorisation excessive accordée à la « poésie nationale » des troubadours méridionaux. Retrouver les trouvères, c’était revenir aux sources de la langue française dont la région septentrionale était le berceau.

Dinaux ne pouvait concevoir de retour aux sources romanes sans outrepasser la frontière nationale. Selon lui, on ne pouvait « regarder comme barrière raisonnable, pour l’étendue [de l’anthologie], que celles mêmes que nous oppose le changement d’idiome »89. Dans tout ce qu’il touche, son anthologie, sa revue savante, le journal qu’il lance en 1829, il fait fi de la frontière à l’est avec la Belgique, comme pour bâtir une région « naturelle » au-dessus des divisions politiques : « Le bon sens n’expire pas sur les limites d’un royaume. Il n’y a qu’une seule patrie, c’est le monde ». Selon lui, on retrouve chez les habitants des royaumes français et belge la même physionomie, le même langage, les mêmes mœurs ; « partant, la même poésie nationale »90. Ainsi conçue, la nation déborde ses frontières politiques. Derrière son programme d’études philologiques, se lit en filigrane une conception holistique du picard, visant à réunir les variantes locales dans un vaste ensemble linguistique :

Le patois qu’on parle dans nos provinces est un dialecte de cette ancienne langue romane d’Oïl, qui se forma, dans les bas siècles, de la dégradation du latin et de son mélange avec le tudesque. Quels sont les caractères propres à ce patois ? Ses formes syntaxiques, ses

idiotismes ? […] Ce qu’on appelle le wallon ou le rouchi n’est-il pas à quelques nuances près la même chose que le picard91 ?

À ses yeux, derrière ces dénominations différentes se cachaient de légères variantes langagières toutes issues du même rameau prestigieux, le roman, qui se laissait mal enserrer par les frontières politiques de l’époque.

2. Lille en Flandre

Après Cambrai, Valenciennes, Douai, Dunkerke, Lille allait à son tour « élever une tribune » aux artistes, hommes de sciences et hommes de lettres du Nord. En 1833, Élie Brun-Lavainne, archiviste de Lille, lança à cet effet la Revue du Nord92. Dès les premières pages, il prit la défense des gens du Nord à qui on a trop souvent fait « le reproche de montrer peu de goût pour la littérature et peu d’aptitude à la cultiver ». Dans le même volume, l’appel aux textes de littérateurs sonne comme un véritable cri du cœur :

Enfants du Nord, un préjugé gothique

Du bel esprit nous refuse le don ;

Il est bien temps, de cet arrêt inique

Que le Midi demande pardon :

Notre climat aux arts n’est point contraire93.

Aux yeux de brun-Lavainne, Paris, pas plus que le Midi, n’aurait le privilège de la culture :

La Flandre fut supérieure à la France sous le rapport littéraire, quand elle devint le séjour d’un prince qui disposait à son gré des destinées du royaume ; […] elle lui fut inférieure quand elle ne rentra dans la famille française qu’en qualité de province conquise ; […] elle est égale aujourd’hui à toutes les autres parties de cette même France, parce que depuis 166 ans, elle a parcouru les mêmes phases, subi les mêmes malheurs, partagé les mêmes gloires ; […] après les révolutions et les invasions, elle est restée inhérente à cette vieille France vraiment UNE et INDIVISIBLE [Les majuscules sont dans l’édition elle-même.]

Ambivalence, quand tu nous tiens ! Conscience de la grandeur passée de la Flandre, conscience de la brièveté de son appartenance à la France, mais au terme de l’envolée, proclamation avec force majuscules, du sentiment national : tout cela cohabitait chez Brun-Lavainne.

Et la langue de Lille, comment les hommes de lettres la désignaient-t-elle ? Généralement par les termes « patois de Lille », « langue de Lille » ou, plus affectueusement, « dialecte natal ». Le dictionnaire de Pierre Legrand réalisé au milieu du siècle, sans prétention philologique, afin de tirer de l’oubli un vocabulaire qu’il estimait en train de disparaître, peut servir d’illustration.

Tel est notre patois de Lille. Ce n’est ni le rouchi, ni le wallon, ni le picard, idiomes voisins, ses frères en langue d’oïl, c’est encore moins le français. Une circonstance particulière a contribué à individualiser notre patois, j’oserais dire à le relever ; il a rencontré un poète et un poète chanteur. C’est une double chance d’immortalité :

Les vers sont enfants de la lyre,

Il faut les chanter, non les lire94.

Par cette citation de François Decottignies (1679-1740), plus connu sous le nom de Brûle-Maison, Legrand faisait l’éloge du caractère oral de son patois et de sa singularité dans le chœur des variétés dialectales du français du Nord : il n’était ni le rouchi, ni le wallon, ni le picard. En même temps, il avait pleinement conscience que son dialecte natal différait peu de la « vieille langue française ». Le patois de Lille témoignait d’un double particularisme : à l’intérieur de la petite patrie et de la grande.

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