«Picard» et «Picardie», espace linguistique et structures sociopolitiques1




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3. Au cœur de la Picardie, Amiens une ville tournée vers Paris

Prenons cette fois comme point de départ les conclusions d’Odile Parsis-Barubé. Le département de la Somme est celui qui porte « l’héritage picard » ; pourtant lorsque ses érudits locaux se penchent sur le « parler picard », ce serait moins pour « alimenter un discours sur la particularité culturelle qu’à poser la question de l’articulation de la Picardie au domaine français, de son aptitude à se fondre dans le mouvement d’assimilation qui s’opère depuis son centre »95. En regard du discours des érudits du Nord, l’accent, on le voit, se porte ailleurs. Poursuivant l’analyse d’O. Parsis-Barubé du Glossaire de l’abbé Corblet et des travaux de la Société des Antiquaires de Picardie, qui constituent le cœur de sa démonstration pour le XIXe siècle, nous examinerons d’autres productions érudites de la ville d’Amiens ainsi que les résultats d’une enquête scolaire.

Au milieu du XIXe siècle, une enquête de l’instruction publique donnait du picard d’Amiens une image plutôt positive en regard des parlers des environs. Si l’inspecteur de l’arrondissement d’Amiens émet pour sa part le simple constat que : « le patois Picard est parlé dans toutes les communes, même dans les faubourgs d’Amiens », en revanche, à Péronne, l’on signale « un picard mitigé » et à Montdidier, « du français défiguré par une mauvaise prononciation ». Le « pur » picard serait celui d’Amiens ? C’est ce que soutient l’inspecteur de Boulogne (Pas-de-Calais), pour qui le picard d’Amiens est « pur » contrairement à celui de sa région qui « se rapproche beaucoup plus de la langue française » 96. Les Amiénois auraient donc pu tirer fierté de leur patois, érigé en norme dialectale régionale suivant la perception qu’en avaient certains de leurs voisins. Il n’en fut rien.

Retournons aux perceptions du fait picard par les érudits d’Amiens. L’Académie des sciences, lettres et arts d’Amiens, du fait de sa résurgence opportune au grand moment des enquêtes statistiques sous le premier Empire, se montra la première préoccupée de l’étude du dialecte picard. Néanmoins, entre le concours de 1807, sur le picard, lancé par cette Académie, et celui de 1849 sous le patronage de la Société des Antiquaires de Picardie, la philologie tomba dans les limbes des préoccupations érudites amiénoises97. Le concours proposé en 1807 donna lieu à la publication du mémoire de Grégoire d’Essigny, qui semble par la suite avoir sombré dans l’oubli. L’amour de l’auteur du mémoire pour la petite patrie et sa petite langue y paraît pour le moins mitigé tant celui-ci est imprégné du projet national :

Si la nation est une, […] il ne peut y avoir, dans sa manière de parler, qu’un seul usage légitime ; tout ce qui s’en écarte, dans la prononciation, dans les terminaisons, ou de quelque façon que se puisse être, ne fait ni une langue à part, ni un dialecte de la langue nationale ; c’est un patois. On ne peut pas dire Langue Picarde, mais bien Patois Picard98.

Bien qu’affichant son accord avec la politique d’unification linguistique de l’abbé Grégoire, d’Essigny juge toutefois nécessaire l’étude des patois, suivant en cela les encouragements des autorités préfectorales et autres à « déchiffrer » la France par l’étude de ses petits pays. Selon ses termes, ces études fourniraient un fil conducteur « dans le labyrinthe des langues » et permettraient « de remonter à leurs sources à travers l’obscurité des siècles ». Dévalorisation du picard, accord avec l’idéal d’une langue nationale, collaboration au projet d’histoire comparée des langues à la mode des milieux érudits de son époque, voilà ce qui caractérise l’approche de Grégoire d’Essigny.

Un cas déroutant est celui de la parution de La Picardie. Revue littéraire et scientifique, en 1855, environ deux décennies après la création des revues du Nord que nous avons examinées plus haut, et dont les visées régionalistes s’affichaient, dans leurs intentions de lancement, du moins. À sa création, cette nouvelle revue regroupait les sociétés savantes de « l’ancienne Picardie » (ce qui incluait l’Aisne, l’Oise et le Pas-de-Calais) ; on estimait qu’Amiens était « tout naturellement appelé à devenir le centre vers lequel doivent converger les études ». L’objectif de la revue s’apparentait à celui de ses augustes devancières, mais la ferveur régionaliste n’était pas au rendez-vous. Non seulement elle venait tardivement chanter les gloires provinciales, mais l’identification de la Picardie au royaume de France en constituait le premier et seul référent identitaire. En général, lorsqu’on y lit « nos lois », « nos institutions » ou « notre langue », il faut entendre celles de la France, puisque la Picardie : « fut le berceau et resta longtemps le siège de la monarchie ». C’est ce qu’il faut conclure notamment de l’énoncé programmatique suivant :

Il se produit en ce moment, sur différents points de la France, un mouvement intellectuel qui a déjà donné naissance […] à des publications périodiques où l’art, la littérature […] se trouvent dignement représentés. La Picardie, cet antique berceau de nos lois, de nos institutions, de notre langue, ne devait rester étrangère à l’impulsion générale99.

Tout aussi significative est l’analyse d’un érudit amiénois de la Chanson de Roland, déjà considérée à l’époque comme le texte fondateur de la littérature française ; dès le milieu du XIXe siècle, trois éditions de l’œuvre étaient déjà disponibles100. H. Dauphin, de l’Académie des sciences, en donne une étude non équivoque dans le second numéro de La Picardie. Il utilisait comme texte de référence l’édition de François Génin. Fondé sur la version du manuscrit d’Oxford, le texte était fortement teinté de traits anglo-normands. Trompé par la proximité de l’anglo-normand avec le picard, la Chanson de Roland était perçue par lui comme « ressemblant au picard ». Cette ressemblance lui paraissait « fâcheuse » et dévalorisait le récit. Selon lui :

On l’y [le picard] trouve presque tout entier avec ses formes rustiques, avec sa prononciation figurée par l’orthographe du temps. Il en résulte, au moins pour les habitants des contrées où ce patois s’est conservé, une impression désagréable que n’effacent point des beautés nombreuses et réelles ; car il existe dans notre esprit une association d’idées d’où dépendent plus qu’on ne croit nos jugements littéraires ; et lorsque nous trouvons dans la bouche de Charlemagne le langage d’un de nos paysans, ou du moins quelques-unes de ses formes, nous avons peine à en dégager la noblesse de sentiments qui convient à l’Empereur101.

Contraste frappant, Dauphin écrivait ces lignes une dizaine d’années après qu’Arthur Dinaux eut entrepris de publier sa vaste anthologie d’œuvres médiévales picardes qui faisaient la gloire de la région. Amiens donc, qui se targuait d’être le cœur de la Picardie, se montra davantage encline à fonder son sentiment identitaire sur sa position privilégiée dans le royaume de France, ainsi que l’a montré O. Parsis-Barubé et que le confirment les textes que nous venons d’exhumer. Le picard, longtemps objet de dénigrement d’une classe de lettrés, ne se constitua pas comme support d’une identité, ainsi qu’a pu le soutenir Jean-Michel Éloy 102.

Les mêmes tendances se dégagent de la participation des Amiénois au Comité des travaux historiques mis sur pied par Guizot dans une volonté centralisatrice. Selon Charles-Olivier Carbonell, pour la période comprise entre 1837 et 1873, la ville d’Amiens se classe la première, devant Paris, Chartres, Beauvais, pour avoir soumis le plus grand nombre de mémoires au dit Comité. De même, la Somme fut le premier département en nombre de contributions à ce grand récit historique de la nation orchestré depuis Paris103.

Sous la IIIe République, la tendance au particularisme triomphe. Elle se reconnaît entre autres dans la prolifération des sociétés savantes de province et dans le mouvement de recueil des traditions populaires de la fin du siècle104. Le Nord et le Pas-de-Calais, prolongés par les départements picards, ne furent pas en reste. En 1921, à eux seuls, ils représentaient 13 % du total des sociétés de l’hexagone. Une telle prolifération s’accompagna d’un émiettement du savoir historique105. Les collectes dialectologiques se multiplièrent, particularisant à l’infini les parlers locaux. La rédaction de monographies communales alla s’amplifiant. Mais la conscience nationale demeurait la plus vive. Ainsi, l’Abbevillois Alcius Ledieu écrit-il : « commencer par connaître son village, puis son canton, avant d’en arriver à étudier l’histoire de France, m’a toujours été la marche qu’on doit suivre »106.

* * *


Conclusion

Le toponyme « Picardie » ne fait véritablement irruption dans les sources qu’à partir du début du XIIIe siècle. Il arrive tardivement, si on le compare à d’autres toponymes de la France septentrionale, qui tirent leur origine du nom de tribus gauloises dont la mémoire remonte à la Guerre des Gaules de Jules César107. Dès leur apparition, « picard » et « Picardie » présentent la particularité de désigner un territoire et une façon bien spécifique de parler et d’écrire la langue d’oïl. Nous avons qualifié l’étendue spatiale de la Picardie au Moyen Âge de « cote mal taillée ». Nous avons distingué une grande Picardie définie très précisément par les frontières des diocèses dont les étudiants appartenaient à la nation picarde des universités de Paris et d’Orléans. Elle s’étendait depuis le Beauvaisis jusqu’au cours septentrional de la Meuse. Sur la plus grande partie de ce territoire, les autorités publiques des XIIIe et XIVe siècles utilisèrent la scripta picarde comme langue première ou seconde d’écriture : géographie et langue se rejoignaient assez bien dans le cadre de la grande Picardie. Nous l’avons appelée la Picardie des villes et des princes. À partir du milieu du XIVe siècle, apparaît une autre Picardie que nous avons qualifiée de royale. Elle touchait au sud la frontière du comté épiscopal de Beauvais et au nord celle du comté d’Artois, alors que d’est en ouest, elle allait depuis le Vermandois jusqu’à la mer. À ces deux définitions, on pourrait ajouter celle des linguistes pour qui le picard est parlé depuis le Beauvaisis jusqu’à la frontière linguistique avec le flamand au nord.

La frontière sud du picard était délimitée par les diocèses de Beauvais et de Noyon. On sait que les frontières des diocèses de la Gaule ont le plus souvent été calquées sur celles des pagi des cités romaines, dont chacun pouvait correspondre au territoire d’une tribu gauloise. Jean-Louis Cadoux écrit d’ailleurs que la « ‘proto-Picardie’ » s’articule autour d’un noyau de trois civitates, les Atrébates, les Ambiens et les Bellovaques »108. Vue de plus haut, la frontière de la « proto-Picardie » correspondrait assez bien à celle de la Belgique seconde, qui séparait ce territoire de la Lyonnaise seconde où se trouvait Lutèce109. Dans la longue histoire, on constate qu’approximativement les mêmes limites territoriales séparaient dans l’Antiquité deux provinces romaines, au Moyen Âge, deux scriptae, la picarde et la centrale, et qui, aux Temps modernes, délimitent la zone linguistique du picard. Il y a là matière à réflexion.

La mémoire des faits relatifs à la complexité des frontières de la Picardie, linguistique et géographique, s’est transmise grâce aux grands érudits des Temps modernes. Lorsque celle-ci a été ravivée au XIXe siècle, des tendances régionales s’affirmèrent dans la façon de résoudre le conflit du local et du national. Les érudits, en mal d’harmoniser le picard, langue littéraire médiévale de prestige mais patois déprécié à leur époque, aux prises de surcroît avec un double sentiment d’appartenance, à leur région mais également à la France, manifestèrent en effet quelques divergences selon qu’ils étaient de Valenciennes, de Lille ou d’Amiens, par exemple ; une illustration en quelque sorte du divorce entre le nord et le sud du domaine picard évoqué notamment par Éloy. Les Amiénois revendiquaient pour leur région le nom de Picardie, à laquelle demeurait attaché aux yeux de tous l’usage linguistique proprement picard, mais ils furent lents à valoriser leur idiome. Quant à ceux qui se disaient du Nord, ils firent plus hâtivement la promotion de leur culture septentrionale et du passé de sa langue. Ils savaient leur français régional ou leur patois, comme ils l’appelaient, proche du picard, mais ils l’en distinguaient. Hécart proposa le mot « rouchi » pour le français de Valenciennes ; le mot avait un bel avenir devant lui110. Aucune dénomination spécifique ne pointe dans les sources des Lillois du XIXe siècle, que nous avons considérées. Nous savons qu’un peu plus tard les poilus vont populariser l’appellation « chti » ou « chtimi » ; le succès du mot se mesure à celui d’un film tout récent111. « Picard » fut réservé à l’idiome parlé dans la moitié sud du domaine picard, dont la ville phare est Amiens. Comme l’écrit Alain Dawson : « dans le Nord-Pas-de-Calais, le nom de la langue, ‘le picard’ a été oublié : on dit qu’on parle ‘chti’, ‘chtimi’, ou tout simplement ‘patois’ »112. À cette tripartition de l’espace linguistique entre picard, chtimi et rouchi, il faut ajouter la tendance de cet érudit Valenciennois à étendre l’aire de son dialecte régional à l’espace belge. À ses yeux, la frontière entre la France et la Belgique semblait tenir pour peu. Ces érudits du Nord renouaient avec la Picardie des villes et des princes. À l’opposé, les érudits amiénois se tournaient plus volontiers vers Paris et cherchaient obstinément à inscrire l’histoire de leur région et de leur parler dans la longue histoire de la France et de la langue française. Ils retrouvaient la Picardie royale. L’histoire avait tenu ces régions très longtemps séparées. Comme l’écrit Élie Brun-Lavainne en 1833, il n’y avait alors que 166 ans que Lille était rattachée à la France. En revanche, Amiens, ville de bailliage et de généralité avait toujours été proche de Paris et du pouvoir central.

L’histoire des notions de « Picardie » et de « picard » que nous avons racontée n’est qu’un chapitre de celle plus vaste de la fragmentation et de la structuration linguistique de la romania depuis le haut Moyen Âge jusqu’à nos jours. Progressivement, avec la mise en place des royaumes États médiévaux, on voit privilégiée et façonnée par les chancelleries royales une forme de roman qui devient la langue du pouvoir, la langue du roi. Le phénomène s’est produit presque simultanément sur un siècle, à partir du milieu du XIIIe siècle, en Castille, au Portugal et en France. Jusque là, on appelait du terme général « roman » les vernaculaires issus du latin. Nithard nomme « lingua romana » la langue de la version « française » du Serment de Strasbourg113. En Castille, le roman s’appela « castellano » à partir du règne d’Alphonse X le Sage (1252-1282). À la même époque, s’amorçait sur le continent la spécialisation du terme « françois », déjà utilisé en Angleterre sous la forme « franceis », pour désigner la langue du roi114. Par la suite en France, roman servira à désigner l’occitan, le lorrain ou le picard. L’histoire de la langue française dont le récit canonique, définitivement fixé par la magistrale Histoire de la langue française de Ferdinand Brunot, est structurée par une succession de moments forts : la naissance du français de Paris et son extension à la France durant le Moyen Âge, son épuration par l’Académie française fondée en 1635 par Richelieu, et son élévation au statut de langue de la nation à partir de la Révolution. Dans un tel récit, les dialectes, comme Brunot les appelle, ne peuvent que tenir le rôle de perdants, quand ils ne sont pas laissés pour compte115. Pourtant, l’étude du picard illustre qu’en parallèle de la poussée triomphante de la langue nationale, le tissu linguistique roman de la France du Nord a continué à être remodelé au gré des habits distinctifs qu’ont pu vouloir revêtir les sociétés. Le roman du Nord a été découpé en trois grandes pièces appelées respectivement picard, chtimi et rouchi, afin de contribuer à la définition de l’identité de régions tenues longtemps éloignées par l’histoire. À l’heure où la construction politique de l’Europe semble favoriser le retour en force des identités régionales, et que la Belgique est au bord de l’éclatement pour des raisons linguistiques identitaires, on peut penser que le cours de cette histoire n’est peut-être pas terminé.

Serge Lusignan

Diane Gervais

1. Les recherches à l’origine de cet article ont été subventionnées par le Conseil de Recherche en Sciences Humaines du Canada au titre d’une subvention personnelle et de la subvention d’équipe du projet
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